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AIR INTERIEUR

" PERIL EN LA DEMEURE "

Source " Environnement Magazine " - Enquête - N° 1595 - Mars 2001

 

La pollution de l'air intérieur prend une ampleur de plus en plus inquiétante. Asthme, allergie et hypersensibilité aux produits chimiques se multiplient. Trop longtemps ignorée au profit de la pollution atmosphérique, la pollution intérieure fait aujourd'hui l'objet de véritables études scientifiques.

La qualité de l'air est encore moins bonne qu'on ne le pense. Une vingtaine de polluants, bien plus si les personnes fument (quelque 4.000 polluants sont recencés dans la fumée de cigarette), nous cernent, nous qui passons plus de 80%de notre temps à l'intérieur de locaux. L'ère moderne et son cortège de matières plastiques, de solvants et autre produits de synthèse ont abouti à polluer un air intérieur de plus en plus confiné. Les taux de renouvellement de l'air n'ont cessé de décroître. Les habitudes d'aération ont été délaissées au profit d'un confort thermique et d'un volonté louable d'économiser l'énergie. Résultats : de plus en plus de personnes souffrent de symptômes dont l'origine est peu reconnue : asthme, sensibilité accrue aux polluants chimiques, allergies... Selon le CSTB, 

" la qualité de l'air intérieur est suspecté de jouer un rôle significatif dans la croissance de pathologies chroniques comme le cancer, les affections respiratoires, les troubles de la reproduction, du système immunitaire et du système nerveux " .

Une étude comparative a été réalisée en 1992 après la chute du mur de Berlin sur l'incidence de la pollution atmosphérique en ex-Allemagne de l'Ouest et en ex-Allemagne de l'Est. Surprise, l'étude a dénombré plus d'asthmatique en Allemagne de l'Ouest alors que la pollution atmosphérique était plus importante en Allemagne de l'Est. Les différences de modes de vie et l'environnement intérieur seraient des explications probables. 

" Le manque d'aération, la température plus chaude et plus humide favoriseraient le développement des acariens et des blattes. La fumée de tabac, les fritures, les allergènes alimentaires, le fait de consommer moins de produits frais et donc moins d'antioxydants sont autant de facteurs amplificateurs des allergies ", souligne Michel Aubier, professeur au service de pneumologie à l'hôpital Bichat.

" L'environnement intérieur, mais aussi d'autres facteurs comme l'alimentation, la vaccination et la prise d'antibiotiques ont été proposés sans être confirmés comme responsables de l'augmentation des maladies allergiques dans les pays industrialisés et en voie de développement ", ajoute le professeur De Blay, du CHU de Strasbourg, spécialiste de la qualité de l'air intérieur. Il y aurait également des synergies entre polluants et allergènes expliquant l'augmentation du nombre de personnes allergiques. 

" Le dioxyde d'azote que l'on peut retrouver à l'intérieur des locaux, auquel s'ajoutent les acariens, a un effet plus allergisant que les acariens seuls ", souligne Roger Marthan de l'unité 9937 de l'Inserm.

Une hypersensibilité non reconnue

Selon une enquête réalisée par le LHVP (laboratoire d'hygiène de la ville de Paris) en 1994 sur les employés de bureaux, près de 60 % des personnes travaillant dans un bureau climatisé sont satisfaites de la qualité de l'air tant en hiver qu'en été. Une personne sur deux souffre d'irritations des yeux, des muqueuses ou de la peau. C'est ce que l'on appelle le sick building. Plus grave, certaines personnes développent une MCS (Multiple chemical sensitivity) qui se traduit par une hypersensibilité à tous les produits chimiques. Il suffit que la personne pénètre dans une voiture neuve, dans des locaux mal aérés pour déclencher une réaction allergique plus ou moins forte. C'est le cas pathétique du couple Mear. Cet homme et sa femme ont été intoxiqués par du formalhéhyde, du pentachlorophénol, du lindane et du toluène. La ventilation dans leur maison toute neuve a été très mal conçue. Au lieu de renouveler l'air intérieur avec de l'air sain, la ventilation simple flux a créé un transit de l'air par les faux plafonds qui contenaient les polluants. 

" Mon épouse est atteinte de MCS. Elle ne peut plus s'asseoir dans une voiture neuve au risque d'avoir des maux de tête, des nausées ou des saignements des muqueuses. Le formol est un sensibilisant. Après on devient sensible à tous les produits chimique. Peu de médecins reconnaissent cette manifestation. Pour beaucoup, il s'agirait d'une réaction au stress purement psychologique. Il nous a fallu deux ans pour comprendre de quoi il s'agissait. Etant souvent absent, j'ai été moins atteint que mon épouse. Il n'y a pas de traitement à ces MCS, à part changer de maison ", raconte Georges Mear. 

Une autre personne, qui a souhaité taire son identité car elle est en pleine procédure, est également atteinte de syndrome MCS. Elle a été intoxiquée en 1997 par des émanations de formaldéhyde provenant de la colle de panneaux de particules d'une étagère. Les symptômes sont classiques : irritation des yeux, de la bouche, dermatites, nausées, maux de tête et gêne respiratoire. Les taux de formaldéhyde mesurés atteignent 700 µg/m3 dans certains placards.  

" Les manifestations sont de plus en plus violentes et surviennent presque dans tous les lieux ", se désespère-t-elle. 

Il y a également le cas de Nadine Pieto  qui travaille pour la société AMS spécialisée dans la vente de mobilier de bureaux et de papeterie à Brest. En août 2000, la société déménage dans de nouveaux locaux. Là commence le calvaire de cette secrétaire de direction :

" Lorsque nous avons emménagé, il y avait une odeur très forte et nauséabonde dans les locaux qui avait pour origine une colle défectueuse utilisée pour la fixation du circuit électrique sur les plaques de faux plafonds. J'ai souffert aussitôt de maux de tête, de nausées et d'une irritation des yeux. Maintenant, je suis allergique à de nombreux polluants dont la fumée de cigarette et les produits d'entretien. La direction me dit que j'ai des problèmes psychologiques et que je suis fragile. Le médecin du travail m'a même dit de laisser tomber ", se plaint Nadine Pieto.

Des médecins mal informés

La MCS ou l'hypersensibilité aux produits chimiques est en fait un syndrome difficile à comprendre.

" On ne trouve aucun marqueur biologique. Les personnes se plaignent d'irritation des muqueuses et on ne constate cliniquement aucune irritation. J'ai pourtant eu en face de moi des cas de patients tout à fait équilibrés, souligne le professeur De Blay. Deux courants divisent la communauté scientifique au sujet de la MCS. D'un côté, le courant psychosomatique, de l'autre le courant de médecine écologique qui reconnaît une atteinte du système nerveux. Nous manquons de données objectives, c'est pourquoi nous allons, dans notre laboratoire, développer un test de provocation bronchique vis-à-vis de certains produits chimiques. "

 Autre cas de pollution de l'air intérieur : l'affaire défendue par Maître Vennin. Il s'agit d'un cas de pollution de locaux par l'air provenant d'un parking, à Paris. Les teneurs en particules et en dioxyde de soufre mesurées dans les appartements avoisinants dépassent largement les normes prescrites par l'OMS. 

" La ventilation du parking rejette des polluants dans la rue et pollue les riverains. Il a été possible d'attaquer le propriétaire sur la base du nouvel arrêté thermique ", souligne Ariane Vennin, avocate à la cour de Paris.

 

L'habitacle des voitures plus pollué que l'air extérieur

La pollution dans les voitures est assez préoccupante. Elle peut être quatre à cinq fois supérieure à la pollution atmosphérique. " Elle est pire que celle à laquelle sont exposés les piétons, s'exclame Fabien Squinazi, directeur du LHVP. Des filtres sont installés mais ils sont rarement efficaces vis-à-vis des gaz. Ils ne font que filtrer les grosses particules ", poursuit le docteur. Le Certech, centre de recherche belge, travaille sur ce sujet. Il reçoit des demandes de plus en plus nombreuses de constructeur automobiles tels que PSA, Toyota et Renault qui veulent limiter ce phénomène dans les voitures neuves. " Les teneurs en polluants sont préoccupantes voire alarmantes ", s'inquiètent les chercheurs du Certech.

Les enfants : une cible privilégiée

Les médecins traitants ne sont pas forcément au courant des diverses manifestations, que cela soit une simple intoxication ou une MCS.

" La pollution intérieure est connue des spécialistes depuis longtemps, mais le médecin de famille les connaît très mal ", remarque Fabien Squinazi, directeur du LHVP.

Pourtant des actions de sensibilisation existent dans dix-huit villes en France.

" Depuis 1991, des conseillers environnement servent de relais aux instances médicales pour tout ce qui concerne les problèmes de pollution intérieure ", remarque Frédéric De Blay.

Les enfants seraient une de cibles privilégiées de ces pollutions intérieures. Une étude sur le benzène réalisée par l'Ineris (Conseil supérieur d'hygiène publique de France) à la fois dans les crèches et dans les logements sur des enfants âgés de 2 à 3 ans montre que ceux-ci sont deux fois plus exposés que les adultes. Rapportés au poids, le volume respiratoire de l'enfant et sa masse sanguine sont en effet plus élevés que ceux de l'adulte, son activité physique étant plus importante. L'étude doit se poursuivre sur des enfants de 4 à 6 ans en mesurant un plus large panel de polluants dont les pesticides. LHVP a montré de son côté, en 1996, que les enfants qui ont séjourné dans une salle de classe neuve ont plus de rhinites à causes du formaldéhyde. Une étude d'envergure Isaac II mesure l'impact de la pollution sur les enfants dans les écoles est en cours d'achèvement. Plus de 7.200 enfants, répartis sur six centres d'études, ont été l'objet d'analyses d'urines, de tests d'allergies et d'examens de la peau et des cheveux. Les résultats définitifs de l'étude devraient être disponibles d'ici à deux mois.

" Très peu de données existent pour le moment sur cette question, mais on sait quand même que le formaldéhyde est un produit irritant, voire cancérigène. Il suffit de faire de la peinture ou de fixer des panneaux en liège avec de la colle pour dépasser la valeur recommandée par l'OMS, qui est de 100 µg/m3. La chaleur et l'humidité favorisent les émissions des polluants dans l'air. Si une école est construite trop près d'une route, il peut y avoir également des teneurs en NO² importantes. Pour le moment nous n'en savons pas beaucoup plus. Il faut attendre la fin de l'analyse des résultats pour tirer des conclusions ", rapporte Isabelle Annesi-Maesano, épidémiologiste respiratoire de l'unité 472 de l'Inserm.

La faculté de la Rochelle a beaucoup travaillé sur les transferts de pollution extérieure vers l'intérieur.

" Sur les quatre établissements scolaires que nous avons étudiés, on peut déjà dire que les concentrations en dioxyde d'azote sont équivalentes à l'intérieur et à l'extérieur. Les poussières sont plus importantes à l'intérieur de locaux car les particules sont remises en suspension pour le chauffage. L'ozone est de son côté plus faible. Etant très réactif, ce composé disparaît très vite ", assure Patrice Blondeau, maître de conférences à l'université de La Rochelle.

Des industriels à la traîne

Beaucoup de matériaux de construction, d'ameublement ou de décoration sont responsables d'émissions.

" Les composés irritants se retrouvent aujourd'hui partout. Il y a un bruit de fond de contamination chimique ", souligne Fabien Squinazi.

Les émissions sont d'autant plus importantes quand les matériaux sont neufs. Les produits chimiques utilisés sont très rémanents et les émissions peuvent durer des années. Même si les concentrations sont faibles il peut y avoir une incidence sur la santé surtout s'il s'agit d'un cocktail de produits chimiques. Certains composés sont toutefois moins émissifs que d'autres. Une étude réalisée par le CSTB pour le compte de l'Ademe, en 1997, a montré que les peintures aqueuses sont moins émissives que les peintures à solvants organiques, et les peintures mates moins que leurs homologues satinées et brillantes. Certains fabricants de vernis, notamment Syntilor, proposent depuis longtemps des peintures à l'eau sans éthers de glycol, ni formaldéhyde.

Les syndicats professionnels sont encore peu conscients de ces émissions. Pour eux mais aussi pour le CTBA (Centre technique du bâtiment et de l'ameublement), le dégagement de formaldéhyde est contrôlé depuis quinze ans.

" Le formaldéhyde n'est pas toxique. Il est seulement irritant et allergisant. On a fait beaucoup de progrès ces dix dernières années sur les panneaux de particules. Les gênes rencontrées sont psychosomatiques. Il y a quinze ou vingt ans, les teneurs en formaldéhyde dans les panneaux étaient bien plus importante et on n'avait pas pour autant des allergies", indique Patrice Rancoeur, responsable de la certification et de la qualité des panneaux de bois au CTBA.

Soit, mais c'est ignorer l'augmentation des cas d'allergies et d'asthme dans nos cociétés modernes. Un contrat de recherche est toutefois en cours entre le CTBA, l'Ademe et le CSTB sur la mise au point de méthodes de mesure des émissions provenant de matériaux. Les résultats sont vivement attendus dans le courant de ce mois-ci. Une classification des matériaux sera alors disponible et gare aux industriels mauvais élèves.

" Les industriels ne sont pas très actifs dans ce domaine. Quand la classification des matériaux sera établie, ils risquent de bouger un peu plus ", constate Marie-Claude Lemaire, ingénieur bâtiment et collectivités à l'Ademe.

La pollution de l'air intérieur est une affaire sérieuse qui n'est pas née du simple délire psychosomatique de certaines personnes. Les pouvoirs publics se sont trop focalisés sur la pollution atmosphérique, or l'air que nous respirons n'est pas fait que d'air extérieur.

" Il devient nécessaire de raisonner non plus en termes plus globaux d'exposition à la pollution pour prendre en compte toutes les pollutions " , conclut André Cicolella, chercheur à l'Ineris.

 Les autorités sanitaires commencent à se mobiliser. Un observatoire de la qualité de l'air intérieur a été mis en place le 8 septembre 1999. Dans le courant de l'année, les données concernant quinze paramètres, issues d'une étude pilote patronnée par cet organisme devraient être compilées. Ce premier lot de 100 sites sur 1.000 lieux de vie comprend des logements ou des écoles situés en Alsace, dans le Nord-Pas-De-Calais et en Provence-Alpes-Côtes-d'Azur. Un réseau de mesure sera mis en place progressivement.

Polluants à tous les étages

Dans un logements, on retrouve à tous les niveaux des sources de pollution. Outre la trop fameuse pollution atmosphérique, les matériaux de construction, d'ameublement ou de décoration contribuent à nous faire respirer un air malsain. S'y ajoutent les habitudes de vie (aération insuffisante, trop de chauffage, tabagisme...) qui aggravent le phénomène. Enfin, il faut noter que les appareils ménagers, si utiles par ailleurs, nous font respirer des poussières, des COV, voire du CO² quand il s'agit d'appareils de chauffage.

Les pollutions dans les locaux

Produits de combustion: CO,CO²,NOx,SO²,COV,HAP, plomb, poussières,..

Emissions locales (garages, rejets de traitement de l'air : aérobiocontaminants : pollens, champignons, bactéries

Travaux : Poussières, micro-organismes, gaz de combustion,...

Sols contaminés : substances toxiques diverses biocides           Sol naturel : radon

Stockage et évacuation des déchets (poubelle) : micro- organismes, COV, allergènes, (insectes)

Ventilation (hotte) : polluants externes, polluants liés aux conduit

Copieurs, imprimantes: ozone

Lave-vaiselle, Lave-linge :Humidité

Mobilier : Formaldéhyde COV

Moquettes : formaldéhyd

Climatisation : biocontaminants, COV, fumée de tabac

Appareils de combustion : CO, CO², NOx, poussières...

Métabolisme humain : CO², COV, biocontaminants

Animaux : biocontaminants, allergènes

Plantes : pollens, biocides

Tabagisme : particules, HAP, COV, CO, NOx, formaldéhydes, nicotine, goudron

Bricolage : poussières, COV, toxiques

Cuisine : COV, HAP, humidité

Activités de bureaux : poussières, COV

Entretien produits et techniques : COV, biocides, poussières, allergènes

Vêtements, cosmétiques : fibres, particules, COV

Revêtements sol et mur (peintures, enduits, vernis, colle) : formaldéhydes, COV, biocides, plastifiants, plomb, NH3, biocontaminants, acariens                             Isolants : amiante, fibres, COV, formaldéhydes